Femmes syndicalistes, racontons nous !
une série sur la démasculanisation de l’histoire réalisée par Anouck de Sud Culture, membre du collectif Rue de la Commune qui associe histoire et mémoire sociale
ALGÉRIENNES, AU COMBAT.
Le 17 octobre 1961, la police française massacre des Algériens – que l’administration nomme alors Français musulman - dans Paris. Ceux-ci sont sortis à l’appel de la fédération de France du Front de Libération National pour une manifestation pacifique pour protester contre un couvre-feu (entre 20h30 et 5h30) décrété quelques jours plus tôt par le cruel préfet de police Maurice Papon et visant uniquement ces « Français musulmans ». La manifestation vise aussi à s’opposer à la répression que subissent les Algériens depuis des années et qui s’est intensifié sur les années 1960-61. Vols, coups, tortures, disparitions, enlèvements, assassinats sont devenus quotidien.
Ce 17 octobre est réprimé dans le sang. Le Figaro parle de « violence à froid » dès le 23 octobre.
Si les listes des morts identifiés sont très masculines, ce 17 octobre, des femmes sont présentes parmi les manifestants. Il n’y a rien de surprenant, depuis le début de la révolution algérienne commencée en 1954, les femmes participent largement au combat. Depuis l’autre côté de la Méditerranée, quelques noms émergent comme Djamila Bouhired ou Djamila Bouzza, toutes deux condamnées à mort dès 1957 pour avoir posé une bombe ou encore Djamila Boupacha, torturée par viol en 1960 pour suspicion d’attentat. Ces noms ne sont que la partie immergée d’un vaste mouvement des femmes. Ces militantes ont été oubliées de toute part. « Renvoyée au réchaud » dénonça une autre militante Zhor Zerari par leur pays, effacées de l’histoire par l’ennemi. Effacement qui facilite aujourd’hui le racisme et le sexisme visant les femmes arabes en France.
De ces femmes on en trouve trace pourtant dès les jours suivent ce 17 octobre 1961 dans un livre appelé Les ratonnades à Paris. L’autrice Paulette Péju y fait un tour de la presse. On peut y lire notamment un reportage de L’Express dans l’imposant bidonville de Nanterre :
« La mère cinquante-et-un ans qui était dans le lit, s’est excusée. Elle ne pouvait pas bouger « à cause de son dos qui était tout bleu. ». Mais je voyais son visage violet et noir, avec un œil – l’œil gauche – gonflé comme un œil et dont la cornée était rouge vif ». […]
Elle me dit qu’elle était allée manifester « parce qu’on nous tue trop et parce que, maintenant, on doit rester dans la maison comme des rats ». Elle défilait avec sa fille et l’un de ses fils lorsque ce fut la charge.
- Un policier, il a mis son revolver sur ma fille… Elle est intervenue. Un autre policier l’a jetée à terre et elle a reçu une volée de gifles, de coups de poing et de pieds et quelques coups de matraques. On les a jetées, elle et sa fille, dans un car.
-Là les policiers, ils m’ont tordu le bras, regarde… et il me criait : « Salope ! On te crèvera, on te videra comme un lapin ! Dis : Algérie française, salope ! » Et il m’a dit des choses que je ne peux pas répéter. Alors, moi, j’ai crié « Vive l’Algérie indépendante ! Vive mes frères ! » Et j’ai dit aux policiers, tu peux me tuer mais je ne dirai pas autre chose.
On l’a jetée dans un commissariat du Val de Grâce. Sous ses yeux, sa fille a attrapé une dégelée de coups de pied dans le ventre. Dans la nuit, on l’a jetée sur la chaussée. Elle a réclamé sa fille. Les policiers ont levé leurs matraques. Titubant, se traînant, elle se demande comment elle a pu rentrer chez elle.
-Et votre fille ?
-Elle n’est pas revenue. Ya trois jours, et elle n’est pas revenue. »
Leurs noms nous resteront inconnues. Mais l’engagement de cette mère et sa fille ne sont pas insolés.
C’est du côté de Stains qu’un nom sort un peu de l’oubli les femmes : Fatima Bedar. Une jeune collégienne de 15 ans, qui fut jetée dans la Seine ce jour-là. Fatima Bedar est allée seule à la manifestation, contre l’avis de ses parents qui souhaitaient qu’elle 14 garde les frères et sœurs pendant qu’eux iraient à la manifestation. Ils la chercheront plusieurs jours avant qu’elle ne soit retrouvée noyée près d’une écluse à Saint-Denis. La police française fit passée cette mort pour un suicide. Dans les témoignages rassemblés bien plus tard, son frère Djoudi raconte que leur père emmenait ses sœurs (Fatima et Louisa) à des réunions illégales du FLN, premiers éléments d’une présence féminine invisible aujourd’hui. Il y a aussi cette mère qui devait aller manifester, dont je note que le prénom n’apparait dans aucun des articles qui parlent de Fatima Bedar. Mère est son nom. On sait, par le témoignage de Djoudi, qu’elle est alors enceinte. Enceinte, elle comptait bien tout de même allait manifester. On peut aussi identifier une amie et sa mère qui furent retrouvées par l’historien Jean Luc Einaudi, quand il a fallu prouver que ce n’était pas un suicide. Pas de noms, là non plus, mais un ensemble féminin en résistance qui prend forme.
Par ailleurs, les femmes jouèrent aussi un rôle important après le 17 octobre. Malgré la répression du 17, puis du 18 car le FLN poursuivit ses appels à manifester, elles manifestent à leur tour le 20 (toujours à l’appel du FLN). Alors que nombre d’hommes sont encore emprisonnés, elles se regroupent à partir de 10h du matin avec enfants et se rendent place de la République, place d’Italie, Châtelet mais aussi la préfecture de police et l’hôtel de ville. Elles réclament la libération des maris, mais aussi l’indépendance et la fin du couvre-feu. Face à cette manifestation inédite pour la police, la préfecture donne ordre d’arrêter sans « violence ». Elles sont ainsi arrêtées et conduites en « centre social », le plus grand nombre fut conduit à l’hôpital Saint-Anne. Mais là encore, les femmes manifestent, elles refusent qu’on les nourrissent avec leurs enfants de petits gâteaux et de lait. Elles disent qu’elles sont là pour manifester pas pour être « aidées ». Par ailleurs, plusieurs furent blessées et molestées, nouvelle preuve que la répression infligée aux hommes concerne aussi les femmes.
Peut-être aura-t-on un jour des listes et des visages pour ces milliers de combattantes qui bravèrent la répression et firent face à l’état français. On sait aujourd’hui que le 17 octobre est marqué par un nombre record d’arrestations de femmes manifestantes en une seule journée. En attendant, gardons en tête leur ingéniosité quand on retrouvera les femmes le 5 juillet 1962. Ce jour de l’indépendance, qu’il fut interdit de fêter dans les rues de Paris, donne lieu à un travail gigantesque. « Pendant une partie de la nuit, femmes et hommes ont travaillé pour préparer les festivités. » On sert gratuitement dans les cafés à manger et à boire. Quant à la rue, pour contourner cet interdit, elles portent des vêtements cousus aux couleurs du pays : blanc et vert.
Pour un article plus complet : https://orientxxi.info/20-octobre-1961-les-algeriennes-battent-lepave-de-paris-pour-l-independance,5943